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L'ENCAISSEUSE


méthodologie de l’indélicatesse

 




À ceux de l’autre côté de la caisse.


PERSONNAGES
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS
L’ENCAISSEUSE
LE CHAUFFEUR DE CAR
LE VOISIN DU PREMIER
L’ENTREPRENEUR
LE PROBLÈME DE MATHÉMATIQUES
LA SOLUTION AU PROBLÈME DE MATHÉMATIQUES
MONSIEUR-MADAME BEAUTE
LE GARÇON
LE RÉFRIGÉRATEUR
UN COLLÈGUE
LA DAME AU MOUCHOIR
LE MINISTÈRE DE LA SANTÉ
LE COMMENTATEUR
LE BANQUIER
LE DENTISTE
LE COMMANDANT DE BORD
LA PROFESSEURE DE FÉMINISME
LE PROFESSEUR DE PHONÉTIQUE
LA PROPRIÉTAIRE D’UN CARRELAGE VENU D’ITALIE
LE LIVREUR
LE TÉLÉPHONE
LE CUISINIER
LA FILLE DU MONSIEUR SOUS COUVERT D’UN MORCEAU DE COMTÉ
LE MONSIEUR SOUS COUVERT D’UN MORCEAU DE COMTÉ
LA FEMME
LE MARI DE LA FEMME
LA JEUNE MARIÉE
LE MARI DE LA JEUNE MARIÉE
LE FILS
LE PÈRE DU FILS
LE BON BLANC
UN JOURNAL INTIME
L’INCONNUE DU SEMAINIER
LE VOLEUR
L’HOMME AU VENT CONTRAIRE



CHAPITRE 0 – ENVIRONNEMENT
Encaissement 1 – coupe ton moteur
Encaissement 2 - empathie digitale
Encaissement 3 – ne vous rapprochez pas trop de lui
Encaissement 4 – merci docteur
Encaissement 5 – j’ai toujours voulu être un banquier

CHAPITRE I – INTERACTION SOCIALE
Encaissement 6 – leçon de féminisme
Encaissement 7 – leçon de phonétique par Monsieur Marllieul
Encaissement 8 – un carrelage venu d’Italie
Encaissement 9 – à terre
Encaissement 10 – effluves
Encaissement 11 – sous couvert d’un morceau de comté
Encaissement 12 – à genoux
Encaissement 13 – passe à la maison
Encaissement 14 – s’il vous plaît, est-ce qu’il serait possible… ?
Encaissement 15 – court-circuit

CHAPITRE II – SOLITUDE
Encaissement 16 – ringardise / érotisme des dialogues
Encaissement 17 - uniforme
Encaissement 18 – objet trouvé
Encaissement 19 – quels voleurs
Encaissement 20 – à la rue


 


L’ENCAISSEUSE - chapitre 0
environnement


ENCAISSEMENT 1 – coupe ton moteur
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Votre attention s’il vous plaît.
L’ENCAISSEUSE – Bonjour.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Toute la journée elle encaisse.
L’ENCAISSEUSE – Bonjour.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Une fois une semaine elle a compté.
L’ENCAISSEUSE – Bonjour.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Elle a compté 267 personnes le lundi 144 le mardi 246 le mercredi 188 jeudi 331 vendredi 442 samedi et 114 le dimanche.
L’ENCAISSEUSE – Mesdames messieurs bonjour.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – D’ordinaire elle ne travaille pas tous les jours trois quatre au mieux. Lundi c’est le stress du plein pour le reste de la semaine mercredi celui des enfants vendredi celui de se sentir en week-end samedi l’angoisse de rentabiliser la fin de semaine.
L’ENCAISSEUSE – Messieurs dames bonjour.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Elle demandait à travailler mardi jeudi et dimanche en priorité. Elle allait occuper ce travail pendant 148 semaines, opérer entre 200 et 300 mille encaissements. Son bloc est une épicerie au milieu d’un boulevard. Au-dessus de l’épicerie il y a un voisin, celui du premier. Quand il est en colère il s’exprime de son balcon il hurle alors. Perché il projette aussi une quantité d’eau et de petits cailloux. L’eau sur le trottoir juste au niveau de cette ardoise posée sur quatre pieds où chaque midi le menu du jour est inscrit à la craie, les cailloux sur les pare-brises des cars touristiques qui stationnent moteur allumé pour que jamais la climatisation ne s’arrête. (Temps.) L’encaisseuse surprit au cours d’un après-midi un échange entre le chauffeur de l’un de ces cars et le voisin du premier déjà exalté par plusieurs lancés à son actif de cailloux-sur-pare-brise. La dizaine de projectiles passée l’encaisseuse était finalement sortie de l’épicerie elle avait son tablier toujours avec elle.
LE CHAUFFEUR DE CAR (de la fenêtre de son véhicule) - Descends. (À l’encaisseuse.) Il est malade ce mec ?
LE VOISIN DU PREMIER - Tu vas le couper ton moteur, connard ? (À l’encaisseuse.) Je vais finir par descendre.
LE CHAUFFEUR DE CAR - Descends qu’on s’explique. (À l’encaisseuse.) C’est quoi son problème à c’taré ?
LE VOISIN DU PREMIER - Coupe ton moteur. (À l’encaisseuse.) Je vais vraiment finir par descendre et lui en mettre une.
LE CHAUFFEUR DE CAR – J’te promets que c’est toi qui va payer. (À l’encaisseuse.) À tous les coups il a fissuré mon pare-brise ce con.
LE VOISIN DU PREMIER - Tu le vois le panneau là ? C’est interdit de stationner ici, connard ! (À l’encaisseuse.) Vous n’allez pas me dire qu’il ne l’a pas vu le panneau, on ne voit que ça.
LE CHAUFFEUR DE CAR - Descends j’vais t’expliquer. (À l’encaisseuse.) Qu’est-ce qu’il attend c’crétin ? Que j’monte le chercher ?
LE VOISIN DU PREMIER – Tu crois que je t’entends pas ? Vas-y viens, viens me chercher, je t’attends, connard. (À l’encaisseuse.) Vous avez bien entendu vous aussi hein ? Vous êtes bien témoin qu’il me menace ?
LE CHAUFFEUR DE CAR (descendant de son véhicule)Tu veux voir c’que ça fait si j’te menace pauvre con ? Crois-moi que tu vas vite faire la différence, j’suis très calme là encore. Putain y a bien un impact… (À l’encaisseuse.) Nan mais regardez-moi c’débile, c’est vraiment un abruti fini vot’type.
LE VOISIN DU PREMIER (vidant depuis son balcon un arrosoir aux pieds de l’encaisseuse) – Monte, connard. (À l’encaisseuse.) Ecartez-vous, ça va mal finir.
LE CHAUFFEUR DE CAR (à l’encaisseuse) Nan mais quel putain d’débile. (Au voisin du premier.) Allez vas-y descends, j’t’attends, j’te jure j’ai tout mon temps, j’pars pas d’ici tant qu’t’as pas bougé ton gros cul d’abruti avec ton pauvre petit chéquier d’enculé, j’te conseille de vite arrêter d’faire l’malin, j’peux t’jurer qu’tu vas payer les réparations espèce de con.

ENCAISSEMENT 2 – empathie digitale
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Sur le tablier de l’encaisseuse il y a un épi de blé dessiné puis écrit à la suite : « CERIE ». Quand son responsable, entrepreneur, parle de ce jeu de mot il finit toujours dans un état de transe par répéter cette même phrase.
L’ENTREPRENEUR - Heureusement que ma femme m’a calmé parce que sinon je peux vous garantir que les trois dernières lettres sautaient aussi et que je vous dessinais un grain de riz pour terminer, tatoué sur le tablier ! (Éclats de rire.)
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Avoir un grain pour uniforme. (Temps.) L’encaisseuse s’en allait trouver un allié véritable lucide du peu de sagesse qu’il y avait à uniquement pouvoir compter sur la femme de son responsable. Il lui fallait effectivement une complice totalement fiable dans la poursuite de la non-détérioration de ses conditions de travail et sans une trop longue hésitation ce pilier fut la machine à rendre la monnaie. L’encaisseuse replongée dans les problèmes de ses années primaires avait appris à connaître la machine.
LE PROBLÈME DE MATHÉMATIQUES - Les courses de Monsieur et Madame Beaute. Un dimanche matin, Monsieur et Madame Beaute se rendent à l’épicerie. Ils achètent deux yaourts à 95 centimes l’unité, un chou-fleur à 2 euros 20 pièce et 595 grammes de pommes de terre à 3 euros 40 le kilo. Ils règlent l’intégralité de leurs articles en liquide avec un billet de 10 euros.

TEMPS PRIS PAR LA MACHINE POUR RENDRE LA MONNAIE 
EN FONCTION DU TYPE DE PIÈCE À RENDRE

TYPE DE PIÈCE
À RENDRE

TEMPS ÉCOULÉ JUSQU’AU
TOMBÉ DE LA PIÈCE

Pièces de 1 et 2 euros
(tombés synchronisés)

4 secondes

Pièce de 50 centimes

6 secondes

Pièces de 20 et 10 centimes
(tombés synchronisés)

8 secondes

Pièce de 5 centimes

10 secondes

Pièce de 2 centimes

12 secondes

Pièce de 1 centime

13 secondes

1. Combien de pièces de monnaie la machine va-t-elle rendre à Monsieur et Madame Beaute ?
2. Quelle sera la durée totale du rendu de la monnaie par la machine ?
3. Combien de temps se sera-t-il écoulé entre le tombé de la première et de la dernière pièce ? [1]

[1] LA SOLUTION AU PROBLÈME DE MATHÉMATIQUES – 1. Huit pièces de monnaie rendues par la machine à Monsieur et Madame Beaute (10 - (0,95*2 + 2,20 + 0,595*3,4) @ 3,88€, convertis en pièces de monnaie soit une pièce de 2 euros, 1 euro, 50 centimes, 20 centimes, 10 centimes,    5 centimes, 2 centimes et 1 centime - soit une pièce de chaque).
2. Treize secondes à la machine pour rendre le total de la monnaie (une pièce de chaque rendue donc, dont une de 1 centime au temps de tombé le plus long).
3. Neuf secondes écoulées entre la première et la dernière pièce tombée (13 - 4 = 9).

LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Empathie pour la machine ou tentative de se réapproprier le travail qu’on lui volait l’encaisseuse oscillait. Peu importe des deux côtés elle nourrissait une attitude machinale. Et à mesure qu’elle se fondait se confondait avec cette carcasse de métal cela pouvait créer quelques tensions avec la clientèle. Face à cette relation fusionnelle, à une encaisseuse patiente et attendrie tout au long des cinq secondes qu’il fallait encore à sa compagne pour rendre les dernières pièces de cuivre Monsieur-Madame Beaute toujours, ignoraient ce temps dont elles éprouvaient chacune le besoin. Le regard langoureux de l’employée pour son être mort rencontrait dès lors une forme de jalousie allant parfois jusqu’à un questionnement rapide.
MONSIEUR-MADAME BEAUTE Pourquoi elle fixe la machine comme ça ?
MONSIEUR-MADAME BEAUTE Elle est dans son monde.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Expropriée de ses calculs et comme du sens de sa présence l’encaisseuse déclenchait bien la confusion en refusant durant ce temps d’attente de meubler pour Monsieur-Madame Beaute comme pour tous les autres. Elle avait c’est vrai renoncé à toute discussion extra-professionnelle dont elle savait le risque élevé de finir déplacée, lassée jusqu’à l’oubli de la traditionnelle analyse météorologique. Elle s’était ainsi condamnée à s’accrocher au progrès technique, à le suivre jusqu’à une imitation appliquée du mutisme de son boulier. Un silence adopté pour occuper une position centrale tenaillée entre deux figures qui se tenaient tête. À sa gauche il y avait la surhumanisation.
L’ENCAISSEUSE - Qu’est-ce que vous allez faire de beau avec ces magnifiques carottes ?
Vous avez prévu quelque chose ce week-end ?
Ah oui tu es à l’école primaire, et tu es en quelle classe ?
Vous sortez du travail, la semaine est terminée ?
Vous ne travaillez pas le dimanche quand même ?
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS À sa droite la déshumanisation du rapport client.
L’ENCAISSEUSE - Je vous prie de bien vouloir nous excuser, de bien vouloir patienter encore quelques instants, la machine n’a pas tout à fait terminé de vous rendre la monnaie. Les pièces de cuivre enregistrent en effet un temps de tombé plus long et peuvent requérir jusqu’à cinq secondes d’attente supplémentaire. Je vous remercie pour votre compréhension.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Des extrêmes dont la clientèle devait se rapprocher pour comprendre la relation de l’encaisseuse avec la machine, respecter tout au moins cette empathie digitale. Il fallait être devin ou robot pour ressentir quelque chose pour cerner le truc, leur truc. Elles étaient devenues collègues.

ENCAISSEMMENT 3 – ne vous rapprochez pas trop de lui
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – L’encaisseuse n’entretenait pas une idylle avec toutes les machines. Par hantise que la relation tourne mal elle était avec certaines loin de l’empathie. Il n’y avait en effet jamais eu de rapport de confiance avec la trancheuse par exemple. Mais sa haine se concentrait sur le réfrigérateur accessible à tous en magasin qui dépassa les bornes le jour où elle avait des haut-le-cœur après une soirée qui s’était mal terminée avec un garçon. Proche avec ce garçon des quatre grammes ce soir-là elle avait fini par entendre ces mots.

LE GARÇON - J’ai pris le temps de faire exister une relation me doutant que tu ne me donnerais jamais ce que je voulais à m’en laisser crever, j’ai compris à présent que tout cela est un temps perdu, il me faudrait des vies pour tout dire de ce que j’ai vécu avec toi, j’aimerais que tu acceptes de ne jamais tout comprendre, que tu me laisses partir et vivre sans toi.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Bien nauséeuse le lendemain qu’elle était, elle qui pensait avoir tout donné, tout donné pour ça. Le compteur électrique du magasin était lui-aussi au bord de la rupture il n’arrivait pas à répondre à tous les besoins. Celui qui pompait le plus d’énergie c’était toujours le réfrigérateur dont la résistance avait fini par lâcher à force de tout faire disjoncter pour attirer l’attention. Le réfrigérateur avait alors accentué sa demande d’amour. Matin midi et soir il fallait maintenant faute de résistance éponger son liquide de refroidissement qui se vidait par litres sur le sol. Il risquait la noyade à ne plus se tempérer. L’encaisseuse entendait ce cri à l’aide mais aujourd’hui elle n’était pas en état de s’en occuper. Et quand elle se décida enfin à l’ignorer il revint immédiatement la faire chanter.
LE RÉFRIGÉRATEUR (à l’encaisseuse) - Mais vas-y je t’en prie laisse-moi crever ne fait surtout rien pour moi tout va bien ne t’inquiète surtout pas continue à bien la laisser grossir à bien la laisser s’empirer cette flaque qui ne cesse de s’élargir sur le sol je t’en prie vas-y continue continue mais je te préviens, ça ne sera pas la peine de venir pleurer après, ça ne sera pas la peine de venir me voir pour te plaindre quand en glissant une petite vieille se fracassera les côtes au contact du carrelage et un pauvre gamin le crâne contre l’angle du plan de travail.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Un collègue avait fini par céder et par un coup bâclé de serpillère s’était chargé du problème. Quand l’encaisseuse s’enferma quelques heures plus tard au vestiaire c’est dans un évier plein de cette même serpillère et ses eaux qu’elle témoigna elle-aussi de sa rancœur. Des eaux usées comme fin de course de ces effets boule de neige comme dénouement de l’écœurement provoqué par tout maître-chanteur.

ENCAISSEMENT 4 – merci docteur
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – La dame au mouchoir souligna enfin une relation hypocrite avec le climatiseur. (Temps.) Arrivée en caisse un après-midi au début de l’hiver de son sac elle sortit un mouchoir qu’elle utilisa comme interface entre ses doigts et les touches de la machine à carte. Immunisée elle tapa son code. Elle se saisit ensuite du ticket de caisse pour s’en faire une pince à même d’attraper le mouchoir sacrifié. Elle parvint à jeter le mouchoir à la poubelle à l’aide de cette pince. Le ticket pourtant imprimé l’encaissement ne démarrait qu’à peine. Dans ses bras la dame au mouchoir tenait Au cœur de la tourmente, en pleine conscience, un livre du Professeur américain John Zabat-Zinn.
LA DAME AU MOUCHOIR - Vous êtes malade ? (Lance un léger coup de tête en direction de l’écharpe au cou de l’encaisseuse.)
L’ENCAISSEUSE - J’ai attrapé une angine il y a dix jours je n’ai pas envie que ça recommence.
LA DAME AU MOUCHOIR - Ce n’est pas l’écharpe qui va changer quelque chose.
L’ENCAISSEUSE - Nous sommes juste en dessous de la climatisation.
LA DAME AU MOUCHOIR - Ce n’est pas la climatisation qui vous a
rendue malade.

L’ENCAISSEUSE – (Silence.)
DAME AU MOUCHOIR - C’est autre chose.
L’ENCAISSEUSE - Je mets une écharpe c’est préventif.
LA DAME AU MOUCHOIR - Vous faites fausse route.
L’ENCAISSEUSE – (Silence.)
LA DAME AU MOUCHOIR - Si vous êtes tombée malade c’est parce que c’est dans votre tête que ça ne va pas.
LE MINISTÈRE DE LA SANTÉ - L’épidémie de grippe est là. Pour éviter de l’attraper ou de la transmettre à votre entourage, des gestes simples peuvent être adoptés : lorsque vous éternuez ou toussez, couvrez-vous la bouche et le nez avec votre bras ou un mouchoir à usage unique, puis jetez votre mouchoir dans une poubelle fermée et n’oubliez pas de vous laver les mains avec du savon ou d’utiliser une solution hydro-alcoolique.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – L’épidémie de grippe tournait pour nous tous en boucle, au cauchemar pour la dame au mouchoir.
LA DAME AU MOUCHOIR (à elle-même, chuchotant rapidement) - À l’intérieur des épiceries des mesures d’hygiène strictes et complémentaires sont à appliquer. Concernant l’utilisation des Terminaux de Paiement Électronique (TPE), un mouchoir à usage unique doit venir protéger la peau de votre main des touches assurément souillées de ladite machine à carte. Cette procédure respectée, le mouchoir doit ensuite être jeté en utilisant votre ticket de caisse que vous aurez pris soin de récupérer préalablement dans le but de vous conformer à cette règle permanente : un mouchoir usagé ne doit jamais être jeté par le concours d’un contact direct avec votre épiderme. N’oubliez pas enfin de sensibiliser tous les porteurs d’écharpe identifiés en les invitant à consulter rapidement un spécialiste ou, faute d’une sincérité supportable, avec subtilité leur rappeler la corrélation établie entre le corps et l’esprit.

ENCAISSEMENT 5 – j’ai toujours voulu être un banquier
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – À son banquier il y a des choses à ne pas dire.
LE COMMENTATEUR (regardant le ventre gonflé de son banquier en lui serrant la main avant de s’apprêter à lui faire quelques minutes plus tard assis dans son bureau une demande de prêt à un taux préférentiel) - Et bien je vois que Noël s’est bien passé, on ne s’est rien refusé.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – À son dentiste non plus.
LE COMMENTATEUR (allongé sur le fauteuil médical regardant de près les yeux cernés de son dentiste quelques secondes avant la pose d’une couronne) - Vous êtes sorti tard hier non ? Écoutez, tant que cela n’altère pas la qualité de votre travail.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Pas plus à un commandant de bord.
LE COMMENTATEUR (au moment de ses premiers pas à bord de l’avion serrant la main du commandant une brève demi-heure avant le décollage) - J’espère quand même pour vous que vous faites quelque chose à côté, que vous avez fait des études en dehors, ça risque d’être un peu long sinon jusqu’à la retraite. J’imagine que ça ne doit pas être le métier le plus épanouissant du monde. Bon courage pour cette journée de travail en tout cas.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Des commentaires à retenir même à l’attention d’un serveur ou de sa femme de ménage nous savons qu’il peut à tout moment dissimuler un mollard dans le jus de notre viande qu’elle peut remettre la crème liquide au frais après avoir trainé des heures dans la cuisine. Avec l’encaisseuse le commentateur ne connait pas de restriction il est à l’épicerie comme chez lui, dans son environnement.
LE COMMENTATEUR (surprenant l’encaisseuse un biscuit à la main) - Et bien on se fait une petite gâterie ?
LE COMMENTATEUR (à l’encaisseuse habillée d’un pull plutôt que d’un sweat-shirt) - Vous avez énormément maigri là non ?
LE COMMENTATEUR (à l’encaisseuse avec ce même pull) - Vous allez avoir chaud habillée comme ça avec le temps qu’il fait dehors.
LE COMMENTATEUR (à l’encaisseuse) - Ce n’est pas bien de se ronger les ongles vous allez avoir des maux d’estomac.
LE COMMENTATEUR (à l’encaisseuse) - Vous avez changé de couleur de cheveux non ?
LE COMMENTATEUR (à l’encaisseuse) - Ce n’est pas la première fois que vous avez du mal avec votre machine.
LE COMMENTATEUR (à l’encaisseuse) - Faites attention à ne tout de même pas trop abuser sur le parfum ça peut vite devenir très incommodant pour tout le monde.
LE COMMENTATEUR (à l’encaisseuse) - Je vous ai vu la dernière fois dans la rue, vous étiez avec quelqu’un.


 


L’ENCAISSEUSE - chapitre I
interaction sociale


ENCAISSEMENT 6 – leçon de féminisme
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Fin de la matinée un mardi une dame jolie profite de l’épicerie déserte pour effectuer de longues courses qu’elle se fera livrer plus tard dans l’après-midi. Terminées l’encaissement suit son cours.
L’ENCAISSEUSE - Vous avez un compte-client ici Madame ?
LA PROFESSEURE DE FÉMINISME - Pardon ?
L’ENCAISSEUSE - Peut-être avez-vous ouvert un compte-client, un compte de fidélité chez nous ? 
LA PROFESSEURE DE FÉMINISME - Cliente.
L’ENCAISSEUSE - Vous êtes cliente ?
LA PROFESSEURE DE FÉMINISME - Compte-cliente.
L’ENCAISSEUSE - Ah.
LA PROFESSEURE DE FÉMINISME - J’ai un compte-cliente oui.
L’ENCAISSEUSE - Un compte-cliente oui.
LA PROFESSEURE DE FÉMINISME - Vous devriez faire attention Mademoiselle, vous devriez faire attention à ce genre de « petites » choses, ça n’a l’air de rien comme ça mais c’est pourtant essentiel. Vous savez ce que l’on dit ? Le diable se cache dans les détails. (Temps.) Quand même vous devriez le savoir, vous qui êtes une femme en plus… Enfin, vous finirez bien tôt ou tard par le comprendre par vous-même, mais faites quand même attention Mademoiselle, ça commence comme cela : quand on lâche, quand on relâche l’attention sur ce genre de « petites » choses. (Temps.) Ne tirez pas cette tête, votre insouciance ne m’empêchera pas de cuisiner une bonne blanquette ni de revenir faire mes courses ici, nous sommes cinq à dîner samedi soir, un kilo sept de veau pour cinq personnes c’est bien non ? Non mais c’est très bien un kilo sept de veau pour cinq, ça fait quand même pas loin de trois cent cinquante grammes par personne, il ne faut pas exagérer. (Temps.) On en était où Mademoiselle ? Il ne faudrait quand même pas trop que je traîne moi parce que le plus important avec la blanquette c’est tout de même qu’elle mijote, vous me direz j’ai la semaine pour qu’elle mijote, pour mijoter elle va mijoter, je ne me fais pas de souci.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Revoir d’urgence la construction de ces mots à traits d’union. Du monde pour s’accaparer la parole en caisse encore du monde le même monde pour mijoter à la maison avec la blanquette. Alors que l’orthographe modifiée rassurait détournait concluait ou ne graverait qu’une révolution passée, s’éloignaient naturellement du champ de bataille les personnes accaparées par ce T.O.C. qu’Internet appelait syndrome de pédanterie grammaticale.[2] La professeure au foyer tripatouillait les mots en fricotant avec ses un kilo sept de veau et partageait avec l’encaisseuse sous son tablier au moins, le même accoutrement.

[2] Trouble obsessionnel-compulsif caractérisé chez les personnes atteintes, par un sentiment d’obligation à corriger toutes erreurs grammaticales.

ENCAISSEMENT 7 – leçon de phonétique par Monsieur Marllieul
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – C’était reparti ils se passaient le mot.
L’ENCAISSEUSE - Vous avez un compte-client ici Monsieur ?
LE PROFESSEUR DE PHONÉTIQUE - Oui Marllieul avec deux « l » avant le « i ».
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – L’encaisseuse emmêle ses doigts sur le clavier et tape le « i » avant les deux « l ». Le professeur de phonétique observe l’écran sur lequel son nom est entré.
LE PROFESSEUR DE PHONÉTIQUE - Alors : quand on met un « i » avant les deux « l » ça fait « yeu », et quand on met un « i » après les deux « l » ça fait « lieu ».
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Quelle vie avait eu de son côté Monsieur Marllieul pour se sentir investi et responsable d’un tel combat ? Des scènes à répétition depuis petit à épeler son identité et de cette frustration face à l’orthographe finalement impossible de son nom de famille, le début dans cette épicerie place Clichy d’un combat orthophonique mondial.

ENCAISSEMENT 8 – un carrelage venu d’Italie
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Le principal enseignement dispensé restait le spectacle de la relativité. Nous devions à cette époque nous situer à presque un an de l’investiture de ce président passé après Obama une moyenne d’un attentat par semaine entre Londres Barcelone et les Etats-Unis et des ouragans en enfilade à qui les prénoms donnés semblaient constituer un acte d’intérêt suffisant pour ne pas franchir le degré suivant d’une mobilisation générale en faveur de l’écologie. Il y avait enfin des enfants avec le froid qui demandaient de leur ouvrir le local à poubelles pour récupérer des cartons et se constituer un dortoir sur la plaque d’égout d’en face. Et puis il y avait cette propriétaire d’un carrelage venu d’Italie. Ce jour-là la propriétaire passa la porte du magasin sans sac tenant entre ses deux mains la boîte en plastique vide et visiblement éventrée d’une salade préparée et vendue à l’épicerie. Elle fit ses courses conservant le récipient hors d’usage à l’intérieur de son caddie puis arriva en caisse.
LA PROPRIÉTAIRE D’UN CARRELAGE VENU D’ITALIE - Vos boîtes en plastique… ah là là… vos boîtes en plastique jeune fille. (Temps.) Qu’est-ce qu’elles ne sont pas pratiques vos boîtes en plastique.
L’ENCAISSEUSE - Que vous est-il arrivé ?
LA PROPRIÉTAIRE D’UN CARRELAGE VENU D’ITALIE - La dernière fois que je suis venue j’ai acheté une salade de tomates, celles que vous préparez, je voulais en profiter c’était la fin de la saison. Je suis rentrée chez moi et quand j’ai voulu l’ouvrir, le couvercle a sauté et la boîte m’a littéralement explosé entre les mains. La sauce s’est mise à couler de partout sur le sol de ma cuisine, j’ai tout de suite frotté mais impossible à faire partir, ça s’était directement incrusté, il y avait du jus de tomates de partout sur mon carrelage, même dans les rainures, j’ai tout essayé je n’ai rien pu faire. (Temps.) Vraiment elles ne sont pas pratiques vos boîtes en plastique, c’est le moins que l’on puisse dire. Vous direz bien à votre cuisinier de trouver un autre contenant ce n’est plus possible là, ça va mal finir. C’est d’autant plus embêtant que c’est un carrelage tout droit venu d’Italie dans ma cuisine, c’est impossible à remplacer.
L’ENCAISSEUSE – Et même avec du bicarbonate de soude… 
LA PROPRIÉTAIRE D’UN CARRELAGE VENU D’ITALIE - Quand je vous dis que j’ai tout essayé, j’ai vraiment tout essayé, il est foutu mon carrelage complètement foutu. Quant à en changer intégralement ne m’en parlez pas, c’est hors de propos, je ne peux pas me le permettre.

ENCAISSEMENT 9 – à terre
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – La première fois qu’elle l’a vu il était allongé sur le sol accident de la route il était livreur. C’était juste devant la vitrine de l’épicerie derrière la caisse. Il était à terre avec plusieurs morceaux de son deux-roues et comme lors de sa chute le petit coffre de son véhicule s’était ouvert, des bouts de poissons touchaient le béton aux côtés de ses clés et de certains de ses papiers. Il se leva calmement ramassa ses affaires et ne dit rien.
L’ENCAISSEUSE - Ça va ?
LE LIVREUR - Ça va aller merci.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS Il ré-emboîta entre eux les différents éléments de son scooter posa son casque légèrement sur le sommet de son crâne et s’en alla.  De ce sang-froid elle tomba immédiatement amoureuse. Elle commença à penser aux histoires qu’il avait traversées pour détenir tant de sérénité, elle s’est arrêtée de penser. Il est revenu acheter un jus de fruits elle l’a reconnu directement. Elle est restée professionnelle en lui proposant l’ouverture d’un compte de fidélité, il est reparti. Elle s’est essayée sans succès à ne pas imaginer la suite de cet instant en dehors d’un encaissement. Elle savait que ça finirait bien par lui tomber dessus trop longtemps à la caisse trop de personnes rencontrées chaque jour pour passer à côté. La décharge électrique les avait parcourus et c’était avec lui depuis en tension perpétuelle sans rien faire sans rien dire et à l’encaisseuse, cela lui suffisait. Elle avait la peur qu’en agissant même un peu rien qu’un peu cela bouleverse tout. Que ce soit moins bien que la sensation baisse que le fantasme s’anéantisse à la découverte du décalage entre la réalité, et les réponses inventées aux questions sur lui qu’elle s’était posées. Pour toutes ces raisons elle n’avait en bref presque pas envie de le connaître. Avec son compte-client enregistré dans le logiciel de l’ordinateur elle pouvait savoir s’il était venu quand elle n’était pas là. Elle consultait à chaque début de ses prises de poste la base de données et produisait des statistiques à même d’entretenir son délire. Ainsi elle savait que depuis le début de leur histoire il n’était encore jamais venu le mardi et passait presque tous les samedis entre 19 heures et 20 H 30. Pour se caler sur lui elle avait adapté ses disponibilités concernant ses horaires de travail. Parfois elle savait aussi alors que la journée ne faisait que commencer qu’il était déjà passé et qu’elle n’avait donc presque aucune chance de le voir revenir, quand elle commençait à 14 heures par exemple. Il y avait des après-midis où elle s’arrangeait pour rassembler l’ensemble de ses tâches autour de la même condition : les effectuer face à la fenêtre. Elle a pu le guetter des heures entières ses bras déplaçant des soupes sur des étagères. Les yeux contre le verre une bouteille toujours à la main personne ne pouvait se douter qu’elle finissait avec espoir par compter sur le boulevard tous les livreurs passés. Si au pieu et dans sa tête l’histoire devait se poursuivre le décor le plus plausible était sans conteste le local à poubelles. Elle serait en train d’élaborer une pile de cagettes en enfermant les plus petites dans les plus grandes. Elle aurait terminé de jouer l’ingénieur et serait à l’étape conclusive de ce moment, à taper du pied droit sur des cartons maintenus au sol par son pied gauche pour calmement les inviter à se laisser aplanir. C’est là que la fenêtre du local ouverte, le livreur passant, ils se seraient vus et sans délai elle aurait arrêté de taper du pied. Elle portait encore son tablier et par chance ce jour aussi une jupe noire resserrée jusque légèrement en dessous des genoux. 

ENCAISSEMENT 10 – effluves
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Ce qui ramenait sur terre l’encaisseuse c’était le bruit du téléphone. Le téléphone sonne il ne sait faire que ça décrochez-le.
LE TÉLÉPHONE - Bonjour, je me demandais si vous comptiez un jour honorer vos factures ou s’il est nécessaire que j’arrête de vous livrer dès la semaine prochaine pour être sûr de bien me faire comprendre ?
Bonjour, mon mail avec mes disponibilités n’a toujours pas reçu de réponse, à quelle date souhaitez-vous bloquer notre rendez-vous, sachant que maintenant je ne suis plus disponible vendredi, il reste mardi ou mercredi, vous avez peut-être une préférence ?
Bonjour, pouvez-vous m’expliquer pourquoi il y avait des fraises ce matin alors qu’une personne m’a dit hier que vous n’alliez pas en recevoir avant trois semaines ?
Bonjour, je vous appelle pour savoir si vous avez des avocats ? J’ai appelé hier déjà, on m’a dit que c’était sûr à cent pourcent que vous alliez en recevoir aujourd’hui.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Personne ne répond il ne s’arrête pas les problèmes suivent.
LE TÉLÉPHONE - Ça fait plusieurs jours que j’essaye de vous joindre et ça ne répond jamais. À la limite ce n’est pas la peine d’indiquer votre numéro sur Internet si vous n’êtes pas capable de décrocher votre téléphone.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Jusqu’à la rupture de communication.
LE TÉLÉPHONE - Oui et bien je vous parle comme je veux, figurez-vous que j’ai besoin de me défouler moi. 
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Parfois aussi tout commence bien.
L’ENCAISSEUSE - L’épi-cerie bonjour.
LE TÉLÉPHONE - Bonjour Madame, je vous appelle pour vous féliciter, vous faites un travail formidable : l’accueil est toujours formidable, vos produits sont délicieux, vraiment je n’ai rien à redire. Vos vendeurs sont vraiment adorables, très gentils, je n’ai vraiment pas à me plaindre. J’ai pris un cake aux abricots la dernière fois, je peux vous dire que je n’ai pas eu besoin d’aide pour le finir ! (Rires.) À ma grande surprise il n’était pas sec (c’est souvent le risque avec le cake aux abricots, que ce soit sec, c’est souvent très sec d’ailleurs, c’est pour cela que je n’en achetais plus… jusqu’à ce que je goûte le vôtre). Un délice, vraiment un délice, vous m’avez réconciliée avec le cake aux abricots, merci, vraiment mille fois merci. Et vous remercierez aussi le jeune homme qui me l’a conseillé, adorable ce garçon, un petit brun un peu trop souvent dans la lune mais très gentil. Par contre, il faut que je vous dise… je suis passée ce matin et ça n’allait pas du tout. Une odeur de poisson mais alors comme je n’en avais jamais vu. Je ne sais pas comment vous dire, ça sentait le poisson dans tout le magasin, c’était insoutenable, littéralement insoutenable. Et quand je vous dis que ça sentait le poisson, je ne parle pas d’une petite odeur de poisson mais de vapeurs si fortes que l’air en était devenu quasiment irrespirable. Je vous assure que j’avais vraiment beaucoup de mal à respirer. Heureusement je n’avais que quelques courses très rapides à faire, trois fois rien, heureusement. Vous direz bien à votre collègue, pas celui du cake aux abricots mais l’autre, celui qui fait la cuisine, vous lui direz bien que quand je suis arrivée chez moi, je n’ai pas eu d’autres choix que de me changer intégralement. Et quand je vous dis intégralement je n’exagère pas, c’est de la tête aux pieds que j’ai dû me changer Madame, de la tête aux pieds, même le bas.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – L’encaisseuse transmettait le message partiellement.
L’ENCAISSEUSE (au cuisinier) - On me dit que ton dessert à l’abricot est délicieux.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Le cuisinier s’était déjà coupé un bout du doigt la semaine dernière l’encaisseuse n’avait pas osé en rajouter et puis elle savait qu’immanquablement aurait été fini par lui être rappelé par l’un de ses supérieurs que la hotte fonctionnait mal et que le voisin du premier ne supportait pas quand la hotte fonctionnait bien. Elle aurait aimé et préféré que le téléphone soir coupé.

ENCAISSEMENT 11 – sous couvert d’un morceau de comté
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – L’encaisseuse avait souvent du mal à faire la part des choses il fallait qu’elle acquière une meilleure lecture notamment concernant la clientèle, améliorer son discernement :
cas n°1 : il est malade ;
cas n°2 : il ne serait pas contre la sauter ;
cas n°3 : il est attentif aux inconnus.
Celui dont nous allons parler est le meilleur exemple d’une faiblesse à ses débuts d’encaisseuse, de sa lenteur à comprendre à quel numéro elle avait à faire. Celui dont nous allons parler est passé du cas numéro 3 à un mélange sévère entre les cas numéros 1 et 2 (balancement éternel entre symptômes potentiels d’une maladie psychiatrique grave et expression incessante de pulsions sexuelles). Alors qu’il avait déjà opéré sa mue il était ce jour-là venu à l’épicerie avec sa fille. L’encaisseuse s’était dit que la présence de la fille tiendrait sage le père pas la peine de recourir à sa typologie des plans de fuite face à un client clairement douteux.
À l’arrivée de ce type de client en magasin il y avait en effet deux situations possibles. situation A : l’arrivée du client clairement douteux avait pu être anticipée ; situation b : l’arrivée du client clairement douteux n’avait pas pu être anticipée. Dans la situation a c’était la probabilité quasi nulle d’un regard furtif à travers la vitre permettant d’identifier au loin l’approche du client clairement douteux. Dans cette situation l’encaisseuse partait aussitôt en quête d’une occupation durable très prenante et incontestablement extrêmement professionnelle avec pour objectif que l’ensemble de la clientèle croie en l’absolue nécessité de la nouvelle mission d’épicière qu’elle était en train d’accomplir. Elle abrégeait calmement sa tâche en cours examinant parallèlement les exfiltrations possibles : chambre froide, conversation profonde à caractère technique avec n’importe quel collègue.
L’ENCAISSEUSE – T’as deux minutes pour m’expliquer comment on regarde sur le logiciel le nombre de bouteilles de coulis de
tomates arrabbiata qu’on a en stock, les petites bouteilles pas les grandes, parce qu’à chaque fois je n’y arrive pas, je me souviens jamais comment on fait.

LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Il lui était également possible de proposer gentiment et sans détour à son supérieur de remonter des packs d’eau et des bouteilles d’alcool stockés à la cave pour refaire surface après quinze minutes minimum. Le choix de rester concentrée sur sa tâche sans sourciller demeurait possible. Il eut été enfin vivement imprudent de courir se réfugier à la caisse sans risquer d’offrir un guet-apens de rêve à son adversaire.
Dans la situation b où l’entrée du client clairement douteux en magasin n’avait pas pu être anticipée et sachant qu’il se dirigeait d’ores et déjà objectivement vers l’encaisseuse, la meilleure option était de ne pas attendre pour le saluer.
L’ENCAISSEUSE (avec regard et large sourire) - Bonjour.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Elle avait ensuite sans transition l’habitude de se déplacer vers la plus grande poubelle du magasin. Même si le sac-poubelle était complètement vide de détacher le fin ruban de plastique accroché au bas de ce dernier et de ficeler le sommet du sac avec sérénité. Une fois correctement fermé de soulever le sac-poubelle d’en répartir le poids le long de son dos et de se diriger honnêtement vers la sortie. De recroiser si nécessaire sur ce chemin pour le local le regard du client clairement douteux devenu dès lors insistant et de guetter depuis le trottoir son départ pour finalement revenir.
Dans le cas qui nous préoccupe maintenant le client clairement douteux et l’encaisseuse se sont repérés simultanément en magasin. Il est accompagné de sa fille donc qui forte de ses quelques années comprend, parle surtout.
LA FILLE DU MONSIEUR SOUS COUVERT D’UN MORCEAU DE COMTÉ (à la voix aiguë et au volume élevé) - Papa pourquoi tu parles à la dame collé à sa tête ? (Distance moyenne entre le visage de son père et celui de l’encaisseuse : 15 centimètres.) Pourquoi tu souris pourquoi c’est drôle quand tu parles à la dame ?
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Certaine que la petite fille la protège l’encaisseuse ne bouge pas. Elle découpe à son poste du fromage, un bout de comté de soixante centimètres de hauteur et quinze d’épaisseur affiné pendant dix-huit mois. Le plan de travail pour le découper fait dos au rayon chargé de le vendre deux mètres les séparent. Le client et sa fille passent derrière l’encaisseuse elle sent qu’ils s’y arrêtent ils choisissent du fromage.
LE MONSIEUR SOUS COUVERT D’UN MORCEAU DE COMTÉ (à l’encaisseuse) - Vous croyez qu’il serait possible d’avoir un morceau de comté ?
L’ENCAISSEUSE (se retournant face au rayon) - Oui bien sûr, nous avons des morceaux déjà découpés : six, douze et dix-huit mois.
LE MONSIEUR SOUS COUVERT D’UN MORCEAU DE COMTÉ - Vous qui me donnez toujours de très bons conseils, lequel me conseillez-vous ?
L’ENCAISSEUSE - Le dix-huit est très bien. (Temps.) C’est le plus cher.
LE MONSIEUR SOUS COUVERT D’UN MORCEAU DE COMTÉ - Ça me paraît être un très bon conseil Mademoiselle. (De sa main droite il se saisit dans le rayon d’un morceau de comté affinage dix-huit mois.)
L’ENCAISSEUSE (se retourne face à son plan de travail pour continuer sa découpe) – (Silence.)
LE MONSIEUR SOUS COUVERT D’UN MORCEAU DE COMTÉ (derrière la nuque de l’encaisseuse) - Il me paraît un peu gros ce bout de fromage… vous pensez qu’il serait possible de le couper en deux ? (Il déplie alors son bras droit au niveau de la hanche droite de l’encaisseuse permettant de faire apparaître dans leurs deux champs de vision le morceau de comté toujours détenu dans sa main droite.)
L’ENCAISSEUSE (se saisissant du morceau de comté) - Oui bien sûr. (Elle lui ôte son film plastique, le dépose sur sa planche, positionne le couteau en son centre et lance par-dessus son épaule) - Comme ceci ça vous convient Monsieur ?
LE MONSIEUR SOUS COUVERT D’UN MORCEAU DE COMTÉ (attrapant la main droite de l’encaisseuse tenant le couteau et déplaçant l’ensemble le long du morceau de comté de quelques millimètres à gauche, puis à droite, puis à gauche, puis à droite, etc.) - Attendez, légèrement comme cela… ou plutôt comme cela oui…
L’ENCAISSEUSE – (Traversée par la réflexion suivante : comment trancher sans se rater la jugulaire du Monsieur sous couvert d’un morceau de comté ?)
LE MONSIEUR SOUS COUVERT D’UN MORCEAU DE COMTÉ (sa main encore sur celle de l’encaisseuse, accompagnant les mouvements du couteau) - Ah non attendez comme cela en fait, comme cela plus précisément même, ah oui voilà comme cela ça sera très bien oui merci, merci Mademoiselle. (À sa fille.) Tu viens ma chérie ?   
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Sauvée par la petite fille ? On en demande beaucoup aux enfants je répète on en demande beaucoup aux enfants.

ENCAISSEMENT 12 – à genoux
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Encaisser auprès d’enfants était une chose encaisser en présence d’un couple en était une autre. Certaines femmes adoraient les jeux de rôles. Modernes elles savaient ressusciter un doux rapport de forces entre elles et leur époux, entre le couple et la servante. (Temps.) Un samedi un matin une femme et son mari arrivent pour procéder à leur encaissement, ils déposent au sol trois caddies remplis. En moyenne chaque caddie pèse environ dix kilos aucun fruit ni légume n’a été pesé sur les balances accessibles en magasin. L’encaisseuse se baisse et s’occupe du premier caddie le temps passe l’encaisseuse se baisse et s’occupe du deuxième caddie le temps passe. À la fin de la pesée des articles du second caddie le mari anticipe la prise en charge du troisième et dernier caddie et à son tour se baisse pour le soulever.
LA FEMME - Tu fais quoi ? C’est elle qui fait.

ENCAISSEMENT 13 – passe à la maison
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Aux jeux de rôle traditionnels de soumission de la soubrette, à la scène de la petite bonne à genoux, des couples proposaient une variante. Ils préféraient en effet post-lune de miel débaucher à la caisse leur escort conjugale.
LA JEUNE MARIÉE - Il faudrait changer le nom de mon compte de fidélité si cela ne vous embête pas.
L’ENCAISSEUSE - Sans problème.
LA JEUNE MARIÉE - Au nom de mon mari, Bertucchi, je viens de me marier.
L’ENCAISSEUSE - Félicitations.
LA JEUNE MARIÉE - Merci, j’espère que vous aurez prochainement l’occasion de féliciter également mon mari. (Temps.) Ça fait un moment qu’il ne vous a pas vue, il est triste de ne plus vous voir.
L’ENCAISSEUSE – Je n’étais pas souvent en magasin ces derniers temps j’étais au sous-sol pour des inventaires.
LA JEUNE MARIÉE - Il ne parle que de vous.
LE MARI DE LA JEUNE MARIÉE - Ce n’est pas possible, elle n’a tout de même pas disparu, elle ne serait quand même pas partie sans prévenir, sans nous dire au revoir.
LA JEUNE MARIÉE - Ça serait vraiment dommage que l’on se perde de vue. (Cherche un stylo dans son sac.) Je vous donne mon numéro, vous devriez passer quand vous avez un peu de temps. (Se saisit d’une carte de visite de l’épicerie.) Ça nous ferait à tous les deux très plaisir, surtout à mon mari. (Écrit son numéro de portable sur la carte.) On pourrait fêter notre mariage tous les trois. (L’encaisseuse lui tend son ticket de caisse, la jeune mariée la carte de visite.) Merci Mademoiselle, à bientôt et belle soirée.

ENCAISSEMENT 14 – s’il vous plaît, est-ce qu’il serait possible… ?
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Un fils et son père arrivent en caisse. Le fils tient dans sa main des cuisses de poulet, le père le reste des achats dans un caddie.
LE FILS (approximativement âgé de 10 ans) Papa…
LE PÈRE DU FILS (professeur de français, célibataire) - Non Léopold tu ne vas pas embêter la dame avec tes questions. (À l’encaisseuse.) Bonjour Madame.
LE FILS - Mais papa comment je fais moi si je sais pas ce qu’il mange.
L’ENCAISSEUSE - Je vous mets un sac peut-être avec vos achats ?
LE PÈRE DU FILS (son fils lui tirant sa sacoche de professeur) -Non Léopold j’ai dit non. Et puis elle n’en sait rien la dame. (À l’encaisseuse.) Avec plaisir oui, merci Madame.
L’ENCAISSEUSE - Qu’est-ce que mange qui ?
LE PÈRE DU FILS - Et voilà t’embêtes la dame avec tes questions. Léopold, franchement c’est pas possible là, si je peux même plus t’emmener faire les courses ! Tu comprends bien qu’il y a un problème si je peux même plus te sortir ? (À l’encaisseuse.) Combien je vous dois Madame ?
L’ENCAISSEUSE (au fils) - C’est pour qui que t’as acheté ces cuisses de poulet ? (Au père.) Trente-et-un cinquante Monsieur.
LE FILS (à toute vitesse) - Pour mon iguane, c’est pour mon iguane mais je sais pas si mon iguane mange des cuisses de poulet je sais pas ce que ça doit manger un iguane moi, j’ai regardé sur Internet mais ils disent pas, ils disent des grillons ou de la viande, j’ai pas envie qu’il mange tous les jours des grillons je veux pas qu’il mange tous les jours la même chose, je lui ai pris du poulet pour pas qu’il mange tous les jours la même chose mais j’en sais rien moi, je sais pas ce que ça mange un iguane moi, vous pensez que ça mange des cuisses de poulet un iguane vous ? 
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Des demandes particulières il y en a eues. Alors que Léopold hésitait quant à la pertinence de l’achat de cuisses de poulet en vue de l’alimentation de son iguane domestique d’autres clients n’avaient ni sa retenue ni peut-être les chaînes de l’emprise d’une telle honte témoignée par son géniteur. Mademoiselle Fitte n’avait en effet connu aucune difficulté à exiger la conservation des fanes des légumes vendus en bottes (carottes navets betteraves) pour nourrir son lapin, Madame Bertinoux des fruits abîmés en vue d’un travail préparatoire et artistique sur la pourriture, Monsieur Rochemont des protections cartons carrées des œufs livrés par plaque de 24 pour l’isolation de sa future salle de musique, Madame Tapinaud à mettre de côté chaque mois 60 62 56 ou 58 jus de myrtilles afin d’appliquer deux fois par jour le traitement qui lui avait été prescrit contre ses troubles de la vision, Monsieur Tombard à faire nettoyer et stocker tous types de contenants en verre pour instaurer une nouvelle fête des lumières dans son quartier début décembre, Mademoiselle Poivert à mettre de côté les cagettes vierges de toutes inscriptions pour la construction de sa bibliothèque, Monsieur Blanchard les six plus jolis blancs de poulet dès réception sans oublier de l’en avertir en lui passant dans la foulée un petit coup de téléphone.

ENCAISSEMENT 15 – court-circuit
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Fin de journée plus grand monde. La soixantaine, un homme attend l’encaisseuse pour procéder à son règlement. C’est le dernier client avant la fermeture.
L’ENCAISSEUSE - Pardon Monsieur je ne vous avais pas vu.
LE BON BLANC - Mais je vous en prie très chère Mademoiselle.
L’ENCAISSEUSE - Vous allez régler en espèces ou par carte ?
LE BON BLANC - Je vais vous régler en espèces Mademoiselle.
L’ENCAISSEUSE (récupérant les pièces tombées de la machine après y avoir introduit un billet du bon blanc) - Voilà votre monnaie : quatre quatre-vingt-sept.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Au cours du rendu de la monnaie leurs mains se touchent.
LE BON BLANC - Vous voyez Mademoiselle moi, je ne veux être servi que par des femmes, je suis le contraire des musulmans.


 


L’ENCAISSEUSE - chapitre II
solitude


ENCAISSEMMENT 16 – ringardise / érotisme des dialogues
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Isolée elle ne trouvait personne pour retirer la poussière accumulée sur les répliques des passages en caisse. Des répliques peut-être au goût de certains là où d’autres s’y accoutumaient ou s’en moquaient tous avec la plus grande mollesse. Le rapport client/marchand n’avait pour priorité de s’extirper de ses relents sexuels. L’encaisseuse n’inviterait pas à cette émancipation, ne participerait pas à un renversement par l’écriture de nouveaux dialogues. Elle préférait se voir hésiter entre sa contribution sociale apportée à ce florilège sexuel bien réel et son acceptation d’une déformation professionnelle solitaire source d’un boulevard paranoïaque pour l’actrice X qui se réveillait en elle.
L’ENCAISSEUSE - Je termine avec Monsieur et je suis à vous.
À nous.
Permettez.
Je m’en occupe.
Vous avez terminé ?
Merci à vous, au plaisir.
C’est à vous.
Venez avec moi.
Monsieur ?
Vous avez bientôt terminé ?
Oui, c’est parfait, merci.
Et avec ceci ?
Tout le plaisir était pour moi Monsieur, à très bientôt.
C’est à qui le tour ?
Monsieur.
Est-ce que vous avez trouvé votre bonheur ?
Vous désirez autre chose peut-être ?
Mais c’est moi qui vous remercie.
Monsieur, c’est à nous.
Je vous encaisse ?
S’il vous plaît. 
Pas de problème, allez-y.
Je suis désolée, il y avait Monsieur avant vous.
Je vous en prie, laissez-moi faire.

Avec plaisir Monsieur.
C’est à vous Monsieur.
(Temps.)
Tout s’est bien passé ?
Vous m’en voyez ravie.
Merci Monsieur.
Monsieur bonsoir.
Si vous voulez bien me suivre.
Laissez-moi vous aider.
Je vous en prie.
Ça sera tout ?
Suivez-moi.
Mais le plaisir est partagé Monsieur.
Au suivant.
Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?
Avec ceci ?
Et une bien belle soirée Monsieur.
À qui le tour ?Je vais vous prendre en simultané, ce sera plus simple et plus rapide.
À vous.
Restez derrière s’il vous plaît Madame, je n’ai pas encore tout à fait terminé avec Monsieur.
Je pense que vous l’avez introduite trop vite et trop fort.

ENCAISSEMMENT 17 – uniforme
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Les jours passaient la masse pagayait elle ne pesait pourtant presque rien. Pour continuer à avancer elle s’appliquait à coller contre sa coque tout ce qui se trouvait sur son passage. Au contact du bois de cette galère les rames éclataient à contre-courant les maigres poissons des alentours. L’embarcation avançait peut-être. Les survivants étaient des sous-marins ils avaient cherché à se faire oublier. Des ondes transparentes, elles sont petites et difficiles à transmettre on ne les entend et regarde pas. C’est alors à ce moment pour elles un laisser-passer, se fondre pour exister.
À l’épicerie ils étaient beaucoup à être venus pour se faire oublier, se laisser tomber, pour finalement revenir un jour se faire remarquer en douceur. Remonter lentement à la surface de l’eau. Quand ils commencent à flotter et sortent la tête pour respirer vous le voyez à leur vêtement de travail il n’est plus le même que les autres. Au centre de cette masse leur volonté de survivre s’observe par la déformation effective de leur uniforme. Leur manière d’attacher leur tablier a changé. Il y a l’attache classique la taille surlignée avec un nœud à l’avant ou à l’arrière, il y a l’attache en robe avec l’absence d’un tour de taille marqué, il y a l’attache en jupe le tablier plié en deux sur lui-même, il y a l’attache en blouse le tablier tenu grâce aux épaules et non plus par la taille, il y a l’attache souple volontairement ample sur le haut du corps. Il y a enfin l’absence de tablier, le refus de l’uniforme.


       


ENCAISSEMMENT 18 – objet trouvé
Paris, le 21 février
Madame, Monsieur,
Les autorités indiquent que des appels à bloquer « très violemment » les établissements scolaires le jeudi 23 février sont lancés. Par conséquent, il est fortement recommandé que les élèves retournent immédiatement chez eux si l’accès au lycée et au collège se révèle impossible. Pour les collégiens, il est impératif qu’ils soient accompagnés de leurs parents.
Merci de votre compréhension.
Madame le Proviseur
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – À chaque objet trouvé l’encaisseuse avait toujours l’impression de tomber sur une exclusivité un indice d’être dans les petits papiers de sa société. Ce qu’elle trouvait le plus fréquemment c’était bien normalement des listes de courses. Quelques cas particuliers aussi entre bracelet de naissance manuscrit ticket d’hippodrome préservatif conservé dans son aluminium extraits de journaux intimes.
UN JOURNAL INTIME - Personnellement j’aurais apprécié qu’on se parle un peu plus franchement mardi dernier, mais ce n’est que mon avis. Le point positif c’est que j’ai réussi à déléguer un projet pour me soulager un peu à la rentrée et que grâce à cette réunion qui normalement ne sert à rien, j’ai réussi à me faire entendre : je ne serai plus dans la même situation à devoir TOUT GÉRER.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Sans compter les listes indéchiffrables de choses à faire et ses catégories à n’en plus finir : boulot projets maison divers à contacter par téléphone à contacter par mail Facebook LinkedIn enfant 1 enfant 2 enfant 3 ami 1 2 3 4 5 courses vacances séries films livres abonnements en cours à renouveler à résilier à surveiller pour plus tard. Sa plus belle prise fut le recto d’un A4 replié sur lui-même collé contre une plinthe découvert le lundi 12 juin à la fermeture. Un semainier personnel intitulé : Avancer au jour le jour.

LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – L’encaisseuse ne l’a pas quitté de la nuit. Ce document planifiait la semaine et verrouillait la matière grise. À présent elle voulait voir à quoi ressemblait son auteur, cette inconnue. L’encaisseuse avait une semaine et trois opportunités pour la reconnaître en rapport aux trois créneaux où l’inconnue prévoyait de faire ses courses. Mardi entre 18 heures et 20 heures l’inconnue achèterait de la truite et des légumes pour son déjeuner de jeudi avec des cadeaux sous le bras pour Anouck le lendemain et Paul Casanska vendredi, jeudi soir juste avant de se laver les cheveux elle achèterait de l’alcool pour fêter ses six mois avec François-David et aurait donc à son passage en caisse pour un bref moment encore les cheveux sales. Concernant l’ultime opportunité de samedi les sourcils de l’inconnue afficheraient une symétrie parfaite et sur ses mains de possibles restes de colle après la pose de chants sur ses crédences. Enfin si ce même samedi l’inconnue avait sur elle un sac de sport du BHV et de Weber métaux contenant dans l’ensemble une tenue de danse afro-brésilienne d’aquajogg ou de fight move, un support aspirateur et balais une cornière acier 1x1 et une tige pour porte-bouteilles le tout avec un pansement sur l’un de ses avant-bras après un don de sang matinal, l’encaisseuse l’aurait probablement reconnue.

ENCAISSEMMENT 19 – quels voleurs
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Le voleur type n’existe pas les types de vols sont trop nombreux. Je vole parce que je n’ai pas d’argent, je vole parce que je me défends de combattre ou combats le système, je vole pour obtenir une réparation personnelle, pour me faire justice.
LE VOLEUR - Je vole à hauteur du salaire que je mérite, de ce qui est juste et normal d’être payé pour le travail que je fournis.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Je vole à la recherche d’une sensation de puissance, je vole pour une victoire dans mon quotidien. Je vole peut-être parce que je suis un peu malade aussi ou par automatisme.
LE VOLEUR (deux packs de cinquante pochettes transparentes sous le bras) - J’ai récupéré des pochettes transparentes au bureau, si jamais un jour tu en as l’utilité, je les mets là. 
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Je vole par ennui, je vole parce que je cède à l’évidence à la tentation de cette opportunité que je ne peux continuer à ignorer plus longtemps car il y a des vols trop beaux, des vols incontournables comme il y a peut-être des crimes parfaits. Plein de voleurs énormément de voleurs tout le monde s’y retrouve et personne ne l’est. Et si leurs motivations diffèrent leurs techniques restent identiques. Il y aurait tout de même bien cet homme au vent contraire qui à 7 heures un matin détonna.
L’HOMME AU VENT CONTRAIRE (sortant de sa poche un billet de cinquante euros) - J’ai trouvé ça derrière la caisse en passant l’aspirateur tout à l’heure.
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Pour les autres pris sur le fait leurs excuses se confondent.
LE VOLEUR - Ça a dû glisser au fond de mon sac, je vous jure.
Heureusement que vous êtes là, dire que j’allais partir sans payer.
J’étais persuadé que vous l’aviez déjà passé mais ce n’est pas grave on va le passer à nouveau, ne vous en faites pas, je ne suis pas pressé aujourd’hui.
Qu’est-ce que je peux être tête en l’air, je suis totalement dans la lune ce matin.
Écoutez, je ne comprends pas exactement ce que vous êtes en train de me dire, je vous dis que le ticket de carte est sorti, je l’ai vu sortir.
Bien sûr que j’ai gardé le ticket, je le cherche depuis tout à l’heure voyez-vous. C’est quand même un comble cette histoire, je l’avais il y a deux minutes. (Trifouillant dans les larges poches de son manteau.) Il a dû se perdre dans la doublure de mon manteau c’est pas possible. (Temps.) Je ne vais tout de même pas passer l’après-midi à trifouiller dans la doublure de mon manteau puisque je vous dis que je l’avais il y a deux minutes !
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Pour progresser il est important de comprendre que les vols classiques et efficaces dans l’environnement d’un commerce de détail et de gros à prédominance alimentaire se répartissent en trois catégories. Si vous optez pour la catÉgorie 1 Fruits et légumes, sachez baisser à l’aide des balances le prix au poids de votre achat en sélectionnant une variété moins chère au kilo. Vous pouvez également peser, coller l’étiquette sur le sachet puis ajouter environ un tiers de la quantité pesée. Concernant la catÉgorie 2 Produits de petites tailles, si les dissimuler directement dans vos affaires personnelles est une option, n’hésitez pas à les glisser au fond des fines et larges poches de kraft des fruits et légumes que vous aurez soigneusement pesés au préalable. Terminons par les plus intrépides qui viseraient la catÉgorie 3 Produits de plus hautes envergures, trois possibilités : coller sur votre cible le code barre d’un autre produit, intervertir deux emballages, sortir votre butin sous le bras l’air de rien.

ENCAISSEMMENT 20 – à la rue
LA VOIX SUR HAUT-PARLEUR DES SUPERMARCHÉS – Mesdames Messieurs votre attention s’il vous plaît nous informons notre aimable clientèle qu’il ne vous reste plus que quelques heures pour profiter de l’encaisseuse.
Dernières heures pour l’impliquer en tant que témoin dans un constat amiable poids lourd type celui toujours en cours entre le chauffeur de car et le voisin du premier, dernières heures pour convaincre définitivement son responsable de ne pas faire sauter les trois dernières lettres du mot épicerie / ne pas avoir un grain pour uniforme, dernières heures pour vérifier encore et encore la solution à ces problèmes de mathématiques que tous les jours elle s’est posés, dernières heures pour faire ressentir à Monsieur-Madame Beaute l’amitié profonde nouée avec la machine à rendre la monnaie, dernières heures pour ne pas en vouloir au réfrigérateur / au garçon qui ont tiré sur sa corde, dernières heures pour briquer les TPE / respecter les consignes du ministère de la Santé / se voir prodiguer une consultation gracieuse de médecine générale, dernières heures pour se rêver banquier / dentiste / commandant de bord et serrer assurément la main du premier commentateur venu, dernières heures pour recevoir des enseignements politiques / directives grammaticales / recadrages orthophonistiques, dernières heures pour en apprendre sur les difficultés de remplacement des carrelages venus d’Italie posés dans nos cuisines parisiennes, dernières heures pour tomber amoureuse / pirater le logiciel informatique / jouir au local à poubelles, dernières heures pour répondre au téléphone, dernières heures pour un instant érotique autour d’un morceau de compté affiné pendant dix-huit mois, dernières heures pour se mettre devant un couple à genoux, dernières heures pour récolter des cartes de visites / financer la suite de ses études par une prostitution concrète / qui sait plus douce, dernières heures pour donner une réponse à Léopold et ne pas décevoir Mesdemoiselles Fitte et Poivert / Mesdames Bertinoux et Tapinaud / Messieurs Rochemont Tombard et Blanchard dans la conduite de leur projet personnel, dernières heures à plonger dans les réflexions à voix haute de bons blancs, dernières heures à prononcer ses répliques à la caisse qu’elle ne ressentait en ce dernier jour plus qu’entièrement comme le doublage d’un film à caractère pornographique, dernières heures à observer toutes les manières pour exister qu’il y avait d’attacher son tablier, dernières heures à assimiler les objets trouvés, dernières heures à écouter se dépêtrer les voleurs, dernières heures en poste dans cette épicerie place Clichy.